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Produits Psychiques

Partant de notre certitude minimale — la perception de qqch de changeant — nous pouvons aborder la perception consciente comme un produit non pas d’une matière indépendante, mais de cette même substance unique que nous avons vue engendrer l’espace, le temps et les lois physiques.

Si tout ce qui existe procède d’une seule et même substance — nommée ici CELA — il ne peut exister de sujet réellement séparé de l’objet, ni de « percevant » extérieur à la réalité. Ce que nous appelons conscience n’est pas une entité distincte, mais une modalité particulière d’organisation de cette même substance. Autrement dit, la conscience ne se surajoute pas à l’univers : elle en est une propriété émergente, issue du déploiement progressif de CELA selon des axes de complexification déterminés.

En appliquant au domaine perceptif la même méthode que celle utilisée pour les produits physiques, on peut supposer que la perception émerge elle aussi d’une complexification progressive selon certains axes. Le tableau suivant, bien que schématique, propose une ébauche de cette progression : à chaque nouvel axe perceptif correspond la naissance d’une structure supplémentaire de discernement.

Tableau présentant les niveaux de structuration perceptive, de l’intensité au contexte, avec les types associés et leurs constructions perceptives.

Ainsi comprise, la perception consciente est une construction dynamique. Elle résulte d’une série d’opérations différentielles, chacune fondée sur la reconnaissance d’une différence perceptible et organisée selon un axe spécifique. Ces discernements structurent à la fois notre expérience du monde extérieur et celle du monde intérieur : ils constituent les mécanismes par lesquels CELA, à travers nous, se distingue, s’explore et se reconnaît.

La progression D¹–D⁸ est de nature ontologique, non simplement descriptive ou fonctionnelle. Elle ne représente pas une opération du mental humain, mais la structure du réel en acte. La cognition humaine ne fait qu’en réfléchir le fonctionnement, car elle en est une expression locale. Autrement dit, l’ontologie génère la cognition, et non l’inverse.

La conscience (D⁵) n’est pas « produite » au sens causal, mais émerge du premier rapport réflexif complet du champ de CELA à lui-même. D⁵ désigne le seuil ontologique où la perception devient simultanément perçue et percevante — la forme minimale de la conscience. Ce n’est donc pas une causalité externe, mais une auto-configuration nécessaire du système lorsqu’il atteint la réflexivité complète.

De cette structure, il découle que la perception implique nécessairement l’existence, mais que l’inverse n’est pas vrai. La perception de percevoir — formulée comme (qqch ressent qqch) — est constituée d’éléments moins complexes que la perception d’exister — (l’être qqch). En regroupant les deux premiers éléments ((qqch ressent) qqch), on montre que percevoir implique être ; mais pour établir l’inverse, il faudrait décomposer l’être qqch, lequel peut aussi bien désigner un objet ((ressent qqch) qqch) qu’un sujet ((qqch ressent) qqch). Ainsi, selon la manière dont on combine et recombine les éléments d’une même perception, on passe d’une vérité à une autre, sans que ces vérités soient immédiatement réductibles l’une à l’autre. Le tableau suivant illustre cette logique combinatoire.

Liste d’expressions formées par emboîtement de termes « qqch ressent qqch », montrant des constructions perceptives telles que l’être, la conscience, l’existence et le percevant.

En manipulant les éléments de base du perçu (qqch, ressent, être), on retrouve les principales notions de l’univers du discours ontologique — existence, conscience, percipience, etc. Cette même méthode peut s’appliquer à d’autres domaines d’expérience : par exemple, à l’adverbe « intense » dans le champ thermique. On y retrouve alors des correspondances structurales entre notions physiques, perceptives et linguistiques.

Tableau comparatif présentant, sur huit niveaux, des correspondances entre notions physiques, perceptives et thermiques.

Ce tableau met en évidence ces correspondances dans l’univers du discours thermique. Il illustre comment un même schéma de complexification peut se manifester à travers des ordres différents : le physique (amplitude, pression, énergie…), le psychique (intensité, sensation, relation…) et le linguistique (intense, chaud, chauffant…). Ces correspondances ne relèvent pas d’une simple analogie entre langage et monde, mais d’une homologie ontogénétique : le langage, en sa structure même, procède du même mouvement d’auto-différenciation que le réel qu’il exprime. Autrement dit, le langage n’imite pas la réalité — il en émerge, comme une forme réflexive de son organisation interne.

Cette convergence suggère que le réel possède une double nature psycho-physique, où le mental et le matériel ne sont que deux expressions d’une même trame de différenciation. Mais toute la terminologie est-elle réellement conditionnée par ces huit paliers ? Je pourrais en donner d’autres exemples (D2 : juste ⟶ le juste ou juge ⟶ juger ⟶ jugable ⟶ justice ⟶ judiciaire ⟶ judicieusement), mais la meilleure façon que je connaisse de le montrer reste encore dans l’usage d’un néologisme. Par exemple :

Gradient sémantique de « bob » (D2–D8)

  • D2 — bob (sensation)
    Qualité immédiate : qualificatif direct exprimant une propriété sensible ou un état perçu.
    Exemple : une ambiance bob.

  • D3 — Bob (Configuration objet/sujet)
    Entité individuelle : instance particulière incarnant la qualité « bob ».
    Exemple : ce Bob-là manifeste l’essence du bob.

  • D4 — bober (transition)
    Action / processus : acte de manifester le bob, de produire ou d’opérer selon cette qualité.
    Exemple : il bobe dès qu’il s’exprime.

  • D5 — bobant (relation)
    Processus en cours : ce qui manifeste la qualité de manière dynamique et interactive.
    Exemple : une présence bobante.

  • D6 — bobisme (principe)
    Principe opératoire : archétype structurant à l’origine des manifestations bobiques.
    Exemple : le bobisme n’est pas une idéologie, mais la loi interne du bob.

  • D7 — bobeur (système)
    Organisation du principe : système opérant ou agent structurant le principe bobique.
    Exemple : le bobeur réalise et systématise le bobisme.

  • D8 — bobment (contexte)
    Champ d’expression : contexte ontologique ou mode global dans lequel le bob s’exprime.
    Exemple : agir bobment = agir dans le champ du bob.

Il ne faut pas croire que cette classification ne s’applique qu’aux langues européennes. Le schéma D1 → D8 ne repose pas sur l’existence d’une chaîne de dérivations lexicales dans une langue donnée, mais sur un principe conceptuel : chaque « dimension » perceptive ajoute un niveau de structuration — intensité, relation, système, contexte, etc. En français ou en anglais, la morphologie rend ces étapes visibles par des dérivations (juste → justice → judiciaire → judicieusement). Mais dans les langues isolantes ou agglutinantes, ces mêmes étapes peuvent être exprimées par des mots distincts ou des constructions syntaxiques, sans que la logique conceptuelle change. Ainsi, les correspondances linguistiques proposées ici n’ont pas valeur de loi universelle : elles servent d’illustrations heuristiques de la cohérence interne du modèle.

Par exemple, en chinois ou en japonais, la progression existe, mais elle se réalise souvent par composition lexicale ou par particules et adverbes plutôt que par suffixation. Ce qui varie, c’est le support grammatical, non la logique de passage d’un axe dimensionnel à un autre.

Ce modèle n’affirme pas une vérité a priori : il propose une cohérence à mettre à l’épreuve. Qu’on en fasse l’étude — si l’analyse comparative des langues venait à montrer que cette hiérarchie n’existe pas, il faudrait en conclure que le modèle décrit non pas la structure du Réel, mais seulement la structure de notre pensée du Réel. Sa falsifiabilité linguistique en fait un instrument de vérification, non de croyance : plus les langues naturelles confirment cette progression sans exception, plus l’hypothèse axiale se renforce.

Ceci dit, le huitième niveau revêt une importance particulière pour la résolution de problèmes. Par exemple : vous voudriez avoir plus chaud ? Voici les solutions :

Tableau présentant différentes combinaisons de rôles perceptifs et thermiques, associées à des décompositions de calculs et à leurs expressions correspondantes.

Les combinaisons perceptives illustrées ici ne sont pas des recettes, mais des manifestations d’une même structure d’organisation. La psychophysique montre ainsi comment CELA, en se déployant, produit simultanément la forme de notre expérience et la logique interne du monde.

Pour aller plus loin

Pour examiner les fondements rigoureux du modèle CdR :

  • image008 — Hiérarchie perceptive — organisation interne du vécu
  • image009 — Saturation réflexive de la perception — borne structurelle D8
  • image010 — Correspondances conceptuelles — physique, perception et langage
  • image011 — Chemins structuraux vers un contexte — combinaisons perceptives et domaines lexicaux

Ces documents incluent formalismes mathématiques, critères de falsifiabilité et références académiques.

Auteur : Sylvain Lebel  •  Licence : CC-BY-4.0  •  Dernière mise à jour : 2026-01-30
Version originale française.